Au coin de la rue : Destins croisés de deux princes des airs

Par |2019-06-23T21:21:17+02:0019 février 2019|Histoire|

Les noms des rues disent beaucoup de l’histoire d’une ville. Au quotidien, ce sont des objets triviaux auxquels nous ne portons guère attention. À côté des rues Surcouf, Maupertuis ou Chateaubriand, se trouvent des voies méconnues, qui sont pourtant des traces du riche passé de la Cité corsaire.

Saint-Malo, septembre 1910

Une foule se presse sur le champ de manœuvre de Rocabey. Ne pouvant accueillir plus de 2 000 spectateurs, le triple s’installe sur les talus de la voie de chemin de fer. Les Malouins habitués aux exploits maritimes ont pour une fois les yeux rivés, non pas vers le large, mais au ciel. Marcel, collégien à Saint-Servan, tente de se faire une place pour ne rien manquer du spectacle. D’un coup, le bruit de la foule diminue, laissant parvenir aux oreilles du public le bruit d’un moteur. Subitement, les nuages sont percés par La Demoiselle, l’aéronef piloté par Roland Garros, un jeune aviateur plein de panache.

C’est la première fois qu’un homme survole la Rance. Parmi cette foule, Marcel Brindejonc des Moulinais n’en rate pas une miette et se met déjà à rêver …  Il a de la chance car contrairement au dimanche précèdent, le vent violent n’a pas empêché le jeune dionysien de survoler la cité corsaire. Parmi ses nombreuses sorties, il effectue un aller-retour Dinard Cézembre. Le dernier jour, lors de sa dernière démonstration entre Rocabey et Rochebonne, ils sont plus de 10 000 personnes à venir admirer les prouesses du pilote !

Cette semaine de l’aviation coïncide avec la mise en service de l’aéroport de Dinard qui permet aux anglais de relier facilement leur résidence principale à leur lieu de villégiature favoris.

Roland Garros, l’embrasseur de nuages

Les habitants de la Côte d’Emeraude assistent lors de cette semaine aérienne aux premiers exploits d’une légende. Débarqué seul de Cochinchine pour poursuivre ses études, Roland Garros est connu pour être bon élève et sportif. Diplômé d’HEC Paris, il s’initie à la mécanique et au sport automobile. Durant l’été 1909, il va assister à la « Grande Semaine d’Aviation de la Champagne ». C’est une révélation pour lui : il sera aviateur ! Avec ses économies, il achète une Demoiselle et enchaine les meetings en France puis aux Etats-Unis.

Grande Semaine d'Aviation de la Champagne

Le jeune Garros enchaine les records. Par exemple, c’est d’un décollage de Cancale qu’il va battre le premier record d’altitude en réussissant à atteindre 3 950 m. Ses exploits font de lui un héros moderne. On se l’arrache dans le monde entier.

C’est en juin 1912 que Roland Garros sur son Blériot va obtenir l’un de ses plus grands succès. Opposé aux trente-trois meilleurs pilotes du monde, il sera le seul avec un certain Marcel Brindejonc des Moulinais à réussir, malgré la tempête, à parcourir les 1 100 kilomètres demandés. Malheureusement, le Pleurtuisien franchira la ligne d’arrivée en dehors du temps réglementaire. Roland Garros est donc vainqueur et gagne le surnom : « le champion des champions ».

Brindejonc des Moulinais, un pleurtuisien de légende

Le pleurtuisien, qui a fréquenté le collège de Saint-Servan, a parcouru du chemin depuis cette semaine de l’aviation où il a vu voler pour la première fois Roland Garros. Dès la fin de l’année 1910, il a lui aussi acheté une Demoiselle. Après Pau, où il s’est inscrit à l’école d’aviation, il participe à plusieurs exhibitions et devient vite un aviateur renommé. Au fil des années, il enchaine dans toute l’Europe des exhibitions et tente, lui aussi, de battre des records. Ses exploits lui valent de nombreuses décorations : légion d’honneur, étoile de l’ordre de Sainte-Anne (décoré par le grand-duc Alexandre en personne) …

Marcel Brindejonc des Moulinais

Dans un article à sa mémoire, le Pays Malouin relate le retour triomphal de Marcel Brindejonc des Moulinais, qui en août 1913 vient d’achever le circuit des capitales, en son pays: « Parti de Poitiers, il rallie Dinan où […] son avion apparaît vers 12 h 50, traverse en biais la place du Champ, passe entre la tour de l’Horloge et le clocher de l’église Saint-Sauveur et poursuit vers Dinard où il atterrit plage du Prieuré vers 13 h 08. Le lendemain, des milliers de spectateurs admireront ses voltiges au-dessus de la baie. Il prend aussi son entourage à son bord et offre au maire de Dinard, Paul Crolard, un baptême de l’air. Ce séjour s’achève le 24 août. »

À là même époque, Roland Garros est le premier aviateur à relier par les airs l’Afrique et l’Europe. Il passe à la postérité pour avoir réussi la première traversée aérienne de la Méditerranée en 7 heures et 53 minutes.

Grande Guerre : les princes des airs fauchés en plein vol !

Roland Garros est à Vienne quand survient l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand. L’Europe s’embrase et la guerre le rattrape. Né dans une colonie, il ne doit aucun service militaire, il s’engage pourtant dès le 2 août 1914. Il participe à de nombreuses missions d’observation, de reconnaissance et de lâchages. Avec un nouvel avion, lui permettant de tirer à travers l’hélice, il donne aux forces alliées leurs premières victoires aériennes. Mais, le 18 avril 1915, l’avion du sous-lieutenant est abattu au-dessus de la Belgique. Il est fait prisonnier par les Allemands.

Marcel Brindejonc des Moulinais, qui a accompli son service militaire a le grade de caporal lorsque la guerre éclate. Son avancement est rapide : sergent le 3 septembre 1914, sous-lieutenant à noël et lieutenant un an plus tard. Ses observations aériennes sont capitales. Par exemple, il signala pendant la bataille de la Marne un trou entre les armées allemandes et permit la contre-offensive française.

Sa santé, de plus en plus mauvaise, le contraint à accepter une affectation à l’arrière. Il réussit en mai 1916 à rejoindre une nouvelle escadrille pour laquelle il effectua des missions de chasse. De nombreux avions ennemis sont abattus.

Un Nieuport

Son avion fut abattu par erreur par deux Nieuport français dans l’après-midi du 18 août 1916 à Vadelaincourt, près de Verdun. Inhumé dans un premier temps à Souilly (Meuse), il repose depuis le 6 juillet 1922 au cimetière de Pleurtuit. Il fut cité à l’ordre de l’armée à titre posthume : « Officier aussi brave que modeste, incarnant en lui toutes les qualités qui font le héros simple et accompli. » Un capitaine lui rendit ainsi hommage : « Brindejonc, c’est l’homme au panache, c’est le symbole léger, vivant, c’est la beauté, l’honneur qui passe très haut, au-dessus de la vie. »

Pour aller plus loin : Marcel Brindejonc des Moulinais, un pionnier de l’aviation

De son côté, Roland Garros parvient à s’évader au bout de trois ans. Georges Clemenceau aurait aimé le garder comme conseiller, mais « le Tigre » doit s’incliner devant la volonté obstinée de l’aviateur : celui-ci veut retourner au combat, un peu comme s’il considérait sa captivité comme une faute coupable. Le 2 octobre 1918, Roland Garros remportait sa quatrième et dernière victoire. La veille de ses 30 ans, à l’issue d’un combat, son avion explosait en l’air avant de s’écraser près de la commune de Saint-Morel, dans les Ardennes.

Ces deux aviateurs, ont marqué l’histoire de France de leur empreinte. Saint-Malo, qui a eu la chance d’accueillir ces héros modernes, leur a rendu hommage en rebaptisant deux rues, non loin de la plage de Rochebonne pour l’un, en face la plage de la Hoguette pour l’autre.

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