En 1960, le réalisateur Paul Mesnier signe Le Septième Jour de Saint-Malo, un film tiré du récit de Joseph Baladre, lui-même ancien otage du Fort National. Derrière cette œuvre cinématographique se cache l’un des épisodes les plus douloureux de la Libération de Saint-Malo : celui des 380 civils enfermés de force dans cette forteresse construite par Vauban, du 6 au 13 août 1944, sous les bombes des Alliés et la menace allemande.

Qui étaient ces hommes ? Pourquoi ont-ils été internés ? Que s’est-il passé au Fort National pendant ces sept jours ? Et comment un film de 1960 a-t-il réussi à leur rendre justice ? Plongée au cœur d’une semaine que Saint-Malo n’a jamais oubliée.

Le Septième Jour de Saint-Malo : un film ancré dans une histoire vraie

Le Septième Jour de Saint-Malo n’est pas un film comme les autres. Réalisé par Paul Mesnier sur un scénario qu’il cosigne avec Jean Michaud, il sort en 1960 et dure 85 minutes. Sa particularité ? Il s’appuie directement sur le témoignage de Joseph Baladre, un Malouin qui a vécu de l’intérieur les sept jours d’internement au Fort National, et qui en a tiré un récit saisissant.

L’intrigue du film mêle habilement personnages fictifs et réalité historique. Tony, un officier britannique, et François, un guide malouin appartenant au réseau de résistance local baptisé « Juvénile », se retrouvent pris dans la rafle ordonnée par le commandant allemand de la place. Internés avec les civils au Fort National, ils doivent déjouer la méfiance des Allemands, convaincus qu’un agent ennemi s’est glissé parmi les prisonniers, tandis que les bombardements alliés s’abattent sans distinction sur la ville, ses remparts et son avant-port.

La photographie est signée Marcel Weiss, la musique est composée par Louiguy, le créateur de la mélodie de La Vie en rose, et le montage est assuré par Bruno Negri. Derrière la caméra, Paul Mesnier a clairement voulu restituer au plus près l’atmosphère de ces journées, jusqu’à tourner certaines scènes dans les décors authentiques de Saint-Malo et du Fort National lui-même. Le résultat est un document précieux autant qu’une œuvre de fiction, à la frontière entre le film de guerre et le témoignage cinématographique.

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6 août 1944 : la rafle qui précipite 380 hommes vers le fort

Pour comprendre le film, il faut remonter aux événements qui l’ont inspiré. Le dimanche 6 août 1944, Saint-Malo est encerclée. Le débarquement en Normandie a eu lieu deux mois plus tôt, et les troupes américaines du général George Patton resserrent leur étau autour de la cité corsaire. La ville est sous les bombes. Les Malouins survivent dans leurs caves.

Ce jour-là, à la suite d’incidents survenus la nuit précédente dans les rues de la ville, le colonel allemand Andreas Von Aulock, commandant la garnison de Saint-Malo, prend une mesure radicale : tous les hommes valides de la cité, âgés de 17 à 60 ans, doivent se rassembler devant le château. Louis Motrot, 17 ans à peine, raconte : « Sur ordre de la Kommandantur, tous les hommes valides entre 17 et 60 ans doivent se rassembler devant le château pour être internés au fort. » Ses mots, écrits au fil des jours, sont d’une sobriété qui donne froid dans le dos.

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Les hommes rassemblés au pied du kiosque à musique sont fouillés par les soldats allemands, puis poussés sous la tour Quic-en-Groigne. La chaleur est étouffante, la panique monte. Un soldat, grenade en main à une fenêtre, menace de la lancer si quiconque tente de sortir. La mer étant haute, le transfert vers le Fort National ne peut se faire que vers quatre heures du matin. C’est à la faveur d’une aube brumeuse, longeant la grève sous les éclats d’obus tirés depuis le Sillon par les Américains, qui les prennent pour des soldats ennemis, que les 380 Malouins franchissent les grilles du Fort National.

Sept jours d’enfer : ce que le film de Paul Mesnier s’est efforcé de reconstituer

Ce que Paul Mesnier a cherché à restituer dans Le Septième Jour de Saint-Malo, c’est avant tout l’atmosphère de huis clos suffocant qui régnait dans cette forteresse du XVIIe siècle. Les 380 internés, recensés un par un grâce au travail du docteur Lemarchand et de Monsieur Leproux, s’entassent dans une ancienne soute à munitions, le long des murs ou sous le pont-levis. Beaucoup dorment à même le sol caillouteux. La chaleur de l’été breton s’ajoute à celle des incendies qui consument la ville. Les puces envahissent les couvertures. L’eau de la citerne s’épuise. Les tirs ne cessent pas.

La Croix-Rouge et des volontaires assurent un ravitaillement précaire à marée basse, profitant des accalmies entre deux salves. Madame Thomas, gardienne du fort avec son mari, fournit des draps blancs que les internés étendent sur l’esplanade pour signaler aux avions alliés qu’ils ne sont pas des militaires. En vain : les Américains continuent de cibler la zone. Des tracts en langue allemande leur sont même largués pour les inciter à se rendre, convaincus qu’ils ont affaire à une garnison allemande.

Joseph Baladre, dont le témoignage inspire le film, décrit avec une précision bouleversante la colonne qui s’avançait dans la nuit vers le Fort : « Notre lamentable colonne se met en marche, contourne le Château et descend sur la grève. Il fait une légère brume d’été et le fort se profile dans un décor de rêve aux premières lueurs de l’aurore qui pointe. » Le contraste entre la beauté du paysage malouin et l’horreur de la situation est saisissant. C’est précisément ce paradoxe que Mesnier a su mettre en images.

Le mercredi 9 août : la nuit la plus meurtrière du Fort National

Parmi les sept journées d’internement, le mercredi 9 août 1944 reste la plus tragique. Vers 20 h 30, alors que les internés remontent prendre l’air dans la cour après une journée de chaleur et de bombardements, un obus tiré depuis le Sillon par les canons américains explose au milieu du groupe resté en plein air sur la plate-forme nord. Louis Motrot est dans l’escalier au moment de l’impact. Il entend l’explosion, sent la poussière l’aveugler, puis sort sur la cour pour découvrir un spectacle d’une violence inouïe.

Neuf hommes sont tués sur le coup ou mourront de leurs blessures dans les heures qui suivent. Une vingtaine d’autres sont grièvement blessés. Les blessures sont d’une horreur que Louis Motrot décrit sans détour : un homme décapité, un autre au crâne ouvert, un troisième avec un éclat d’obus fiché dans la tempe. Le docteur Lemarchand, seul médecin parmi les internés, fait ce qu’il peut à la lueur d’une lampe à pétrole que Louis Motrot tient de ses mains tremblantes. Pour plusieurs blessés, il n’y a déjà plus rien à faire.

Un courage fou anime certains internés. René Boulanger quitte le Fort à marée basse, au péril de sa vie, pour aller chercher des secours en ville. Un autre part à la nage, la nuit du 12 au 13 août, pour prévenir les soldats américains sur le Sillon que les occupants du Fort sont des civils. Il parvient à les atteindre, mais apprendra plus tard que les Américains, ayant reçu l’ordre de tirer, n’ont pas tenu compte de ses indications. Son exploit courageux n’a servi à rien. Cette impuissance face à la machinerie de guerre est l’un des fils dramatiques que le film de Mesnier explore avec le plus de force.

Enterrer les morts dans les rochers : une dignité arrachée à la violence

Le lendemain de l’explosion, au jeudi 10 août, les survivants doivent organiser l’évacuation des blessés et l’inhumation des morts. Douze grands blessés sont portés sur des brancards par-delà les rochers jusqu’à l’Hôtel-Dieu, dans un véritable calvaire : les porteurs glissent, tombent, tandis que les blessés gémissent sur leurs civières. Joseph Baladre, qui était parmi les témoins, décrira : « Cette ascension vers l’Hôpital fut un véritable calvaire. »

Pour les morts, il faut creuser. Mais le sol du Fort National est caillouteux, presque sans terre. Les internés travaillent sans outils appropriés, toute la nuit du 10 au 11 août, pour un résultat qu’ils savent insuffisant. Les corps sont enveloppés dans des couvertures données par les survivants, enterrés à faible profondeur sur la courtine nord. À côté de chacun, une bouteille contenant le nom du défunt est enfouie dans le sol. Une simple croix de bois est plantée. Louis Motrot note laconiquement dans ses mémoires : « L’un d’eux n’a plus de tête. Elle sera retrouvée à l’extérieur du fort dans les rochers. »

Le vendredi 11 août, l’abbé Groussard, curé de Paramé lui-même interné parmi les otages, célèbre une messe en hommage aux victimes. Onze noms sont inscrits sur une planche de bois. Les éclats d’obus récupérés dans la cour servent de pierres tombales de fortune. C’est cette même cérémonie que Paul Mesnier reconstituera dans son film, avec une volonté manifeste de rendre hommage à ces hommes ordinaires qui ont fait face à l’horreur.

Le 13 août 1944 : la liberté retrouvée, au prix de 18 vies

Le dimanche 13 août 1944 est à la fois le jour de la délivrance et celui du bilan. La matinée commence par une messe de l’abbé Groussard, suivie d’une distribution de café chaud. Puis la situation s’emballe : vers 10 h 30, une centaine de femmes fuyant les bombardements du Château rejoignent les internés sur le Fort. L’après-midi est une succession d’explosions, de tirs, d’obus fusants. Louis Motrot assiste, impuissant, à la mort d’un homme, un certain Le Bris, touché par un éclat au niveau de la hanche, qui s’effondre et décède en quelques secondes sur le banc de pierre à l’entrée du Fort. Ce banc existe toujours.

Vers 20 heures, une colonne de civils portant des drapeaux blancs s’ébranle depuis la ville en direction du quai Duguay-Trouin. Les Allemands se sont rendus. Les internés du Fort National décident de se joindre à cette procession silencieuse. Sur le quai, ils croisent leurs premiers soldats américains. Des cigarettes sont distribuées. La libération est là, concrète, physique. Mais elle a un goût amer : 18 Malouins ne reviendront jamais de ces sept jours. Dix-huit hommes raflés dans leurs caves, arrachés à leurs familles, tués non pas par l’ennemi qu’ils combattaient, mais par les bombes de ceux qui venaient les libérer.

En août 2025, 81 ans après les faits, la Ville de Saint-Malo a rendu hommage à ces hommes lors d’une cérémonie organisée au Fort National quatre jours avant la commémoration officielle de la Libération.

© Le Pays Malouin / M. Baron

Louis Motrot et Joseph Baladre : deux voix pour une même mémoire

Si Le Septième Jour de Saint-Malo s’appuie sur le récit de Joseph Baladre, c’est un autre témoin qui en est devenu la figure centrale dans la mémoire collective malouine : Louis Motrot. Engagé dans le recueil des témoignages des anciens otages, il a raconté inlassablement, jusqu’à sa disparition, le déroulement de cette semaine qu’il a vécue à 17 ans, avec son père et son frère.

Joseph Baladre, lui, avait choisi la forme du récit littéraire, illustré par des dessins de Gustave Alaux, pour transmettre ce qu’il avait vécu. C’est ce texte qui a convaincu Paul Mesnier d’en faire un film. Les deux démarches sont complémentaires : là où Baladre cherchait à construire une œuvre mémorielle structurée, Motrot livrait le flux brut d’une conscience adolescente confrontée à l’horreur. Ensemble, ils forment le socle documentaire le plus solide sur l’internement au Fort National.

Ces deux témoignages ont une valeur qui dépasse largement le cadre de l’histoire locale. Ils nous rappellent que les civils, dans les conflits armés, ne sont pas de simples spectateurs. Ils sont pris dans la mécanique de la guerre sans l’avoir voulue, blessés ou tués par des bombes qui ne les visaient pas, emprisonnés par des décisions qui les dépassent, libérés dans un état second, sans savoir si leurs proches sont encore en vie.

Louis Motrot mettra quinze jours à retrouver sa mère, hospitalisée après une blessure au pied. Il décrira simplement : « Nous étions enfin tous les quatre réunis. »

Pourquoi Le Septième Jour de Saint-Malo mérite d’être (re)découvert

Le Septième Jour de Saint-Malo n’est pas un film facile à trouver. Il appartient à cette catégorie d’œuvres précieuses que le temps a reléguées dans l’ombre, et qu’il faudrait urgemment redécouvrir. Car ce film de Paul Mesnier accomplit quelque chose de rare : il transforme un épisode douloureux de l’histoire locale en récit universel sur la condition des civils en temps de guerre.

L’histoire des otages du Fort National résume à elle seule plusieurs tragédies en une : la brutalité d’une occupation qui se durcit à mesure que la défaite approche, l’aveuglement d’une guerre où les bombes ne distinguent pas les civils des militaires, et le courage ordinaire d’hommes, un médecin, un curé, un adolescent de 17 ans, un nageur solitaire, qui font face avec les moyens du bord à une situation qui les dépasse.

Dix-huit hommes sont morts au Fort National entre le 6 et le 13 août 1944. Leurs noms sont gravés dans la mémoire de Saint-Malo, rappelés lors des cérémonies commémoratives.

Le septième jour de Saint-Malo

Film français réalisé par Paul Mesnier, sorti en 1960.


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