Son nom orne un boulevard de Saint-Malo depuis 1968. Ce chanteur et poète breton, surnommé « Le Barde errant », a tissé des liens avec la Cité Corsaire. Comment Théodore Botrel, auteur, compositeur et interprète, connu à l’époque dans toute la France pour La Paimpolaise, a-t-il contribué à la mémoire de Saint-Malo ?
Théodore Botrel, le barde breton
Théodore Botrel naît le 14 septembre 1868 à Dinan. Son père est breton, sa mère alsacienne. Élevé jusqu’à sept ans par sa grand-mère à Saint-Méen-le-Grand, il rejoint ensuite ses parents à Paris, où la vie est difficile. Après diverses petites occupations (serrurier, coursier, employé) il s’engage quelques années dans l’armée, puis trouve un poste à la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée. Sur son temps libre, Théodore Botrel s’adonne à sa passion : l’écriture.
Un soir, au célèbre café-concert Le Chat Noir à Montmartre, il remplace un chanteur défaillant et interprète ses propres compositions. Le succès est immédiat. À vingt-sept ans, La Paimpolaise le rend célèbre dans toute la France. Dès lors, Théodore Botrel compose des centaines de chansons, poèmes et pièces de théâtre, couronnés à trois reprises par l’Académie française.

Il adopte le costume traditionnel breton pour ses représentations et s’en fait l’ambassadeur, en France comme au Canada, en Suisse ou en Belgique.
En 1914, bien que réformé pour raisons de santé, Théodore Botrel se porte volontaire. Il devient chansonnier aux armées, présent sur tous les théâtres d’opérations pour soutenir le moral des soldats. Gazé et blessé, il reçoit la Croix de guerre avec deux citations. Sa femme Léna décède en juillet 1916 alors qu’il est encore au front.
Il meurt le 26 juillet 1925 à Pont-Aven, dans le Finistère, où il s’était installé vingt ans plus tôt.
Théodore Botrel à Saint-Servan pour l’amiral Bouvet
L’amiral Pierre François Étienne Bouvet de Maisonneuve (1775-1860) est une figure majeure de Saint-Servan. Né en septembre 1775 à l’île Bourbon, l’actuelle Réunion, il embarque dès l’âge de onze ans aux côtés de son père, capitaine de vaisseau. En 1808, avec un petit bâtiment armé d’un seul canon, il s’empare du paquebot anglais Marguerite : un sacré coup d’audace ! De 1803 à 1810, il est l’un des cauchemars des Britanniques dans l’océan Indien, s’illustrant notamment à la bataille du Grand Port à bord de la Minerve. Par la suite, il commande la frégate L’Aréthuse et livre le 7 février 1813 un combat mémorable contre la frégate anglaise Amélie. Mis à la retraite en 1822 avec le grade honorifique de contre-amiral, il choisit de terminer ses jours à Saint-Servan, où il meurt en 1860.
En 1900, la ville inaugure un buste en bronze que le sculpteur Pierre Ogé a réalisé d’après un portrait conservé au musée de Versailles. La cérémonie se tient le 2 septembre, place Bouvet à Saint-Servan, précédée d’une messe solennelle. Théodore Botrel est présent. Pour l’occasion, il compose et récite une longue ode en vers, intitulée simplement Ode à Bouvet.

Le poème convoque l’histoire entière de la région, depuis Aleth jusqu’aux grands noms malouins. En voici les premiers vers :
Aux cris des matelots manœuvrant leurs gabares, Au son des carillons du vieux clocher fervent, Aux bruits de foule en marche au rythme des fanfares Et des Drapeaux claquant au vent, Aleth s’est, tout à coup, ce matin, réveillée !…
Puis vient l’hommage à l’amiral Bouvet :
Fils d’un héros, futur Corsaire, Sur la flûte : le Nécessaire À dix ans il bravait les flots ; Et, penché sur les bastingages, Il parlait déjà d’abordages À ses amis, les matelots !
Plus loin, le poème énumère les victoires de Bouvet, de la felouque L’Entreprenant à l’Africaine avant de conclure sur une invocation aux héros de demain :
Puis Bouvet, sans relâche, affole Flotte anglaise et Flotte espagnole, Prend l’Idéros et l’Ovidor, Prend la Néréide, et préserve Et le Bellone et la Minerve Et le Ceylan et le Victor ![…]Regarde encor, Bouvet : c’est Aleth, Elle-même, Qui franchit Solidor, traverse la Cité Et se penche vers toi pour le Baiser suprême Qui donne l’Immortalité !
Le texte intégral de l’Ode à Bouvet est consultable sur Wikisource.
1903-1905 : une traversée de l’Atlantique pour Jacques Cartier
Botrel n’en reste pas là. En 1902, il donne plusieurs concerts à Saint-Malo dont les bénéfices contribuent, avec ceux d’une conférence d’Anatole Le Braz, à financer la statue de Robert Surcouf (inaugurée le 5 juillet 1903) sur l’esplanade du quai de Dinan. Mais c’est autour de Jacques Cartier que son engagement dépasse tout ce qu’il a fait jusqu’alors.
Afin de rassembler les fonds nécessaires à l’édification d’une statue du grand explorateur malouin, Théodore Botrel traverse l’Atlantique en mars 1903, à bord du paquebot La Bretagne, en partance du Havre. Il sillonne le Canada, où il donne des représentations, collecte des souscriptions et ajoute à la cagnotte les cachets de ses concerts. Là-bas, les Indiens lui décernent le surnom de « Rohatiio » : « celui qui a la voix forte ».
Aujourd’hui, la statue de Jacques Cartier trône sur le bastion de la Hollande, face à la mer. Ainsi, si l’explorateur malouin domine les remparts depuis son piédestal, c’est en partie grâce à l’énergie et à la générosité de Théodore Botrel. Les fêtes franco-canadiennes d’inauguration, organisées les 23 et 24 juillet 1905 à Saint-Malo et Paramé, ont été retracées par le poète malouin Louis Tiercelin.

Statue de Jacques Cartier sur les remparts de Saint-Malo
Surcouf-le-Malouin : la chanson du corsaire roi

Carton du concert en vue de l’érection de la statue de Robert Surcouf
Publiée dans le recueil Coups de clairon, la chanson Surcouf-le-Malouin retrace en six couplets la carrière de Robert Surcouf, depuis ses débuts de moussaillon à bord de l’Aurore jusqu’à sa mort. Théodore Botrel adopte une structure narrative simple et efficace : chaque couplet correspond à un grade et à une étape de la vie du corsaire.
Le premier couplet plante le décor avec une économie de mots redoutable :
Robert Surcouf est moussaillon Et largue la Bretagne, Le courageux petit Breton Déjà part en campagne ; Son bâtiment porte un beau nom : Il se nomme l’Aurore… Robert Surcouf-le-Moussaillon N’a pas quinze ans encore !
La suite est tout autant efficace :
Robert Surcouf s’en va gaîment De victoire en victoire ; Sur ses vaisseaux il a vraiment Comme enchaîné la Gloire ! Il « arme en course » et, bravement, Défait ses adversaires… Robert Surcouf se bat gaîment : C’est le Roi des Corsaires !
Théodore Botrel referme la chanson sur une injonction patriotique :
Vivons, mourons tout comme lui, pour l’honneur de la France !
Le texte intégral est accessible sur Wikisource
Hommage à Jean Doublet : Saint-Malo en filigrane
Dans ce même recueil Coups de clairon, Théodore Botrel consacre un autre texte à Jean Doublet, corsaire du XVIIe siècle, moins célèbre que Surcouf mais non moins courageux. Jean Doublet (1655-1728) est né à Honfleur, mais il a servi sous pavillon malouin : en 1692, il épouse Françoise Fossard à Saint-Malo et en 1693 lorsque les Anglais bombardent Saint-Malo, il prend part à la défense de la ville. Théodore Botrel en fait ici le portrait d’un homme de mer ancré dans la tradition corsaire de la Cité.

Par rapport à ses autres textes malouins, Théodore Botrel montre ici que son intérêt ne se limite pas aux figures les plus emblématiques. En convoquant Jean Doublet, Théodore Botrel choisit délibérément un personnage moins connu pour rappeler que la gloire ne tient pas à quelques noms, mais à toute une culture maritime transmise de génération en génération. Le texte complet est disponible sur Wikisource
Les Gâs de Saint-Malo : un hymne populaire aux matelots malouins
C’est sans doute le texte de Théodore Botrel le plus directement lié à Saint-Malo dans la mémoire collective. Les Gâs de Saint-Malo est une chanson à refrain construite sur un rythme de comptine maritime. Elle célèbre non pas un héros particulier, mais le peuple malouin tout entier : ces hommes de mer, qui ont le teint hâlé par le vent, le cœur solide comme un brûlot.
Dès le premier couplet, Botrel place les grands noms de la Cité Corsaire en guise d’ascendance collective :
Les gâs de Saint MaloLirelo !Les gâs de Saint Malo !Sont toujours sur les FlotsLirelo !Sont toujours sur les Flots :On voit qu’ils ont pour PèresDe célèbres Corsaires :Cartier, Duguay-Trouin,Lirelin !Et Surcouf le Malouin !Cartier ! Duguay-TrouinLirelin !Et Surcouf le Malouin.Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !Dérivant à vau-l’eau,Lirelo !S’en vont à Terre-NeuveSans que rien les émeuve :C’est un métier de chienLirelin !Celui de Terr’-neuvien !Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !N’ont pas le front pâlot !Lirelo !Grâce au Vent qui les hâleIls n’ont pas ce teint pâleCouleur de « craquelins »Lirelin !De Messieurs les Terriens !Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !N’ont jamais aimé l’eau,Lirelo !La bière les dégoûte ;Ils aiment mieux la « goutte »,Sans cracher sur le vinLirelin !Surtout quand il est fin !Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !Ont pour cœur un brûlot !Lirelo !C’est pourquoi, dans leur Ville,Par centaines, par mille,On voit dans tous les coinsLirelin !Des petits Malouins !Un gâs de Saint-Malo,Lirelo !Dort seul dans un îlot,Lirelo !De René, la grande OmbreFait des Bardes en nombre :Yann-Nibor-le-MarinLirelin !Est de ce patelin !Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !Nul n’aurait le culot,Lirelo !De prendre, en temps de guerre,Leurs Remparts de naguèreQue l’Océan câlinLirelin !Baise soir et matin !Les gâs de Saint-Malo,Lirelo !Sont toujours matelots ;Lirelo !Quand la Mort vient les prendreIls vont, au Ciel, apprendreA « filer un grelin »Lirelin !Aux petits séraphins!
La chanson est disponible sur Paroles.net
Théodore Botrel, passeur de mémoire
Théodore Botrel n’était pas Malouin de naissance. Pourtant, ses liens avec la Cité Corsaire ont pris des formes concrètes et durables : une ode récitée à l’inauguration d’un buste, des concerts donnés pour financer une statue, une traversée de l’Atlantique pour en ériger une autre, et des chansons qui ont mis en musique la Cité.
Peut-être que Théodore Botrel avait compris que la mémoire collective a besoin de chansons autant que de monuments. Là où la pierre honore, la mélodie fait vivre.
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