Le 3 juin 2026 est sorti La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer est sur les écrans français. Dans ce film événement réalisé par Antonin Baudry, Mathieu Kassovitz incarne l’amiral François Darlan, l’une des figures les plus controversées de la Seconde Guerre mondiale. Ce que vous ne savez sûrement pas, c’est que Darlan avait des attaches profondes avec Saint-Malo. Né à Nérac en 1881, marié à une « Malouine », installé sur le Sillon entre deux affectations : qui était vraiment cet homme puissant, ambigu, finalement assassiné le soir de Noël 1942 à Alger ? Comment Darlan et Saint-Malo se croisent-ils dans l’histoire ?

La Bataille de Gaulle : Darlan incarné par Mathieu Kassovitz

Avec un budget de 74 millions d’euros, La Bataille de Gaulle est le film historique français le plus ambitieux de ces dernières années. Le réalisateur Antonin Baudry y retrace la trajectoire de Charles de Gaulle de juin 1940 à la Libération, en deux volets. Simon Abkarian incarne le Général. Autour de lui gravitent Niels Schneider en Leclerc, Thierry Lhermitte en Giraud, Félix Kysyl en Jean Moulin, et donc Mathieu Kassovitz en Darlan.

Le choix de Kassovitz pour ce rôle n’est pas anodin. Darlan est un personnage à multiples facettes : chef de la Marine, ministre de Vichy, collaborateur, puis rallié aux Alliés. Un homme que rien ne destine à devenir un héros, et qui pourtant joue, malgré lui, un rôle décisif dans le basculement de l’Afrique du Nord vers le camp allié. Le premier opus du film, L’Âge de fer, couvre précisément la période 1940-1942, celle où Darlan est au cœur des contradictions françaises. Les premières critiques saluent d’ailleurs la prestation de Kassovitz, soulignant que son jeu, parfois théâtral, finit par servir le lyrisme de l’époque.

Mais pour les Malouins, ce personnage de cinéma a un visage plus familier car il a vécu à Saint-Malo. Et c’est précisément là que tout a commencé.

Darlan Saint-Malo : une histoire d’amour et d’ancrage

Jean Louis Xavier François Darlan, son état civil complet, naît le 7 août 1881 à Nérac, dans le Lot-et-Garonne. François est le prénom qu’il utilise au quotidien. En octobre 1908, de retour d’un voyage en Extrême-Orient, il entre comme instructeur à l’École de pilotage de Saint-Servan. C’est là, dans cette ville aujourd’hui fusionnée avec Saint-Malo, qu’il fait la connaissance d’une jeune femme qui va changer sa vie.

Berthe Morgan est la fille du consul honoraire de Grande-Bretagne à Saint-Malo. Leur rencontre a lieu chez Gasnier-Duparc, figure locale influente. Le 6 décembre 1910, François Darlan épouse Berthe à l’église Notre-Dame Auxiliatrice.

Dès lors, Saint-Malo devient le port d’attache affectif de Darlan. Sa femme réside le plus souvent à la villa Marguerite, au numéro 21 de la chaussée du Sillon, cette longue digue qui borde la mer après d’intra-muros. Berthe apprécie peu les mondanités et fait le moins possible les réceptions officielles. Darlan la rejoint à Saint-Malo dès qu’il le peut, entre deux affectations.

Darlan : Une carrière fulgurante, entre mer et politique

Parallèlement à cet ancrage malouin, la carrière de Darlan s’emballe. En 1911, il embarque sur le Waldeck-Rousseau. Affecté en septembre 1914 aux batteries d’artillerie de la Marine, il sert en Alsace, à Salonique, à Verdun, puis en Champagne et en Argonne. En août 1920, il est nommé chef d’état-major de la division navale d’Extrême-Orient. En 1922, grâce à l’intervention de Georges Leygues, il prend le commandement du Chamois et de l’École de pilotage de la Flotte de Saint-Servan, un retour malouin, donc, au cœur de sa carrière ascendante.

Nommé contre-amiral en 1929, il joue bientôt un rôle central dans la réorganisation de la Marine française. Élevé vice-amiral le 4 décembre 1932, il commande la 1re division de croiseurs en Méditerranée. Le 1er janvier 1937, il devient chef d’état-major général de la Marine, en remplacement de l’amiral Durand-Viel. Puis, le 6 juin 1939, il prend le commandement en chef des forces maritimes françaises. À ce stade, Darlan dirige la meilleure flotte que la France ait connue depuis le Second Empire. En parallèle, ses liens avec Saint-Malo restent vivaces : en 1935, il donne une conférence au Rotary Club local sur la politique navale française.

Vichy, la collaboration et les choix impossibles

Juin 1940. La France s’effondre. Darlan devient ministre de la Marine dans le premier gouvernement de Vichy. Le 16 juin 1940, il est également vice-président du Conseil, ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur, à partir du 9 février 1941. C’est à cette période qu’il est officiellement désigné comme successeur de Pétain. Autrement dit : l’homme le plus puissant de France après le Maréchal.

Darlan, le troisième homme de Vichy », sur LCP : le naufrage d'un amiral républicain

Cette montée en puissance a un prix lourd. Sous son autorité, la Marine française reste sous contrôle vichyste. Darlan négocie avec l’occupant, signe les protocoles de Paris qui prévoient une coopération militaire avec l’Axe. Il lutte pourtant, dit-il, contre toute tentative de collaboration militaire directe. En coulisses, il prend des contacts secrets avec les Alliés à partir de 1942. Le retour de Laval au pouvoir, en avril 1942, sous pression allemande, l’oblige à démissionner de ses fonctions gouvernementales, tout en restant commandant en chef.

C’est dans ce contexte qu’en octobre 1941, en pleine période de Vichy, Darlan fait une halte à Saint-Malo. La presse locale s’en fait l’écho : il est reçu à l’hôtel de ville. Sa femme a quitté la villa du Sillon pour Nérac à la mi-juin 1940. La maison est déménagée en mars 1941. Selon Mme de Riedmatten, les déménageurs auraient inscrit sur les meubles les mots « traître, vendu ». Saint-Malo, comme la France entière, est déchirée.

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Alger, novembre 1942 : le retournement

Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Darlan se trouve fortuitement à Alger au chevet de son fils Alain, hospitalisé pour une crise aiguë de poliomyélite. Les Américains, qui ne font pas confiance à de Gaulle et traitent directement avec les autorités françaises en place, voient en Darlan l’interlocuteur idéal. Malgré ses réticences et ses hésitations, l’amiral appelle au ralliement de la flotte de Toulon, qui se saborde plutôt que de se rendre. Il signe les accords franco-américains intégrant les territoires français d’Afrique dans la guerre, et devient haut-commissaire en Afrique française le 12 novembre.

Cette brusque reconversion suscite une hostilité farouche. Pour les résistants et pour de Gaulle, Darlan reste le symbole de la collaboration. Pour les monarchistes d’Alger, il est un obstacle à la restauration du comte de Paris. Le 24 décembre 1942, un jeune royaliste de vingt ans, tire deux coups de feu sur Darlan dans son bureau. L’amiral décède quelques heures plus tard. Il avait 61 ans. Son assassin est fusillé deux jours après, avant même que l’instruction judiciaire ne soit bouclée. Les commanditaires réels du crime ne seront jamais officiellement condamnés.

Ainsi s’achève le destin de François Darlan : né à Nérac, marié à Saint-Malo, mort à Alger un soir de Noël. Rarement un homme d’État français aura concentré autant de contradictions en si peu d’années. Collaborateur par calcul ? Résistant par opportunité ? Darlan reste l’une des figures les plus controversée la Seconde Guerre mondiale.

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C’est logiquement que Saint-Malo, de son côté, n’a jamais vraiment revendiqué ce lien. Pourtant, c’est bien ici que l’amiral a posé ses valises et aimé une femme.

La sortie de La Bataille de Gaulle offre une occasion rare de se pencher sur ces personnages. Alors, en allant voir Mathieu Kassovitz incarner l’amiral sur grand écran, gardez en tête que ce personnage a marché sur le Sillon, respiré l’air malouin, et que sa femme regardait la mer depuis le numéro 21 de la chaussée, à quelques mètres des vagues. L’Histoire, parfois, est beaucoup plus proche qu’on ne le croit.