À quatre kilomètres de Saint-Malo, posée sur la mer comme une sentinelle de granit, Cézembre fascine depuis toujours. Cette île de dix hectares (750 mètres de long, 250 de large) a successivement accueilli des moines, des rois, des soldats et des touristes. Pourtant, Cézembre n’est pas seulement une belle adresse pour une excursion estivale. C’est une île qui porte en elle d’innombrables histoire : religieuse, militaire, tragique et, finalement, apaisée. Qui étaient les premiers habitants de l’île ? Pourquoi François Ier et Charles IX s’y sont-ils rendus ? Comment Cézembre est-elle devenue l’un des sites les plus bombardés d’Europe en 1944 ? Et que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ?

Aux origines de Cézembre : une île aux noms multiples

Cézembre a porté bien des noms : Segisamabriga, September, Sézambre, Cesambre, Sainct ZambrePhilippe Delacotte en a recensé une bonne dizaine à travers les siècles. Tous désignent ce même îlot de sable et de granit, visible depuis Saint-Malo par temps clair.

La présence humaine y est attestée dès le Néolithique. Une hache en pierre polie, vestige archéologique, y a été découverte. Bien plus tard, les Vikings font plusieurs incursions dans la région, vers 870-880 puis au Xe siècle, sans jamais vraiment s’y installer. Cézembre reste alors un lieu de passage, un cap que l’on double, un rocher que l’on évite.

Chateaubriand, enfant de Saint-Malo, en a laissé une description saisissante : « Cézembre, gracieux îlot qui s’incline en pente douce vers le midi. Une sorte de vallon central partage ses deux monts autrefois verdoyants semblant deux monstres étranges endormis sur la mer. »

La vocation religieuse de Cézembre

Selon la Vie de saint Malo rédigée par Bili, Maclow, le saint fondateur éponyme de la cité corsaire, s’y serait installé avec une trentaine de disciples. La légende veut même qu’il y ait terrassé un monstre à tête de serpent, un dragon. Les habitants lui vouent un culte. Un mythe fondateur qui fait entrer Cézembre dans la mémoire collective comme une île sacrée.

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Le 22 mai 1420, l’évêque Robert de la Motte autorise un prêtre malouin, Raoul de Boisserel, à y édifier un oratoire. Dès lors, l’île devient un vrai lieu de retraite spirituelle. En 1468, les Cordeliers de l’Observance y construisent successivement trois monastères et sept chapelles oratoires disposées aux quatre points cardinaux. Ils vivent de l’aumône et du produit de leur jardin, dans un dépouillement consenti.

En 1518, François Ier en personne visite le monastère franciscain lors de son passage à Saint-Malo. Selon les chroniques, les paroissiens de la région convergent vers l’île dans de petites embarcations pour rendre hommage à leur souverain. La scène est pittoresque : un roi de France, au milieu des barques de pêcheurs.

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Cinquante-deux ans plus tard, en mai 1570, c’est Charles IX qui débarque sur l’île, à l’invitation de l’évêque de Saint-Malo. Le jeune roi de vingt ans est accompagné d’une cour brillante : sa mère Catherine de Médicis, son frère le futur Henri III, et sa sœur Marguerite de France, la future épouse d’Henri IV, ainsi que les ducs de Guise et de Mayenne. Il assiste à la procession de la Fête-Dieu, passe la nuit sur l’île, puis assiste le lendemain à une reconstitution de bataille navale au cours de laquelle la flotte malouine incendie une goélette mauresque. Difficile d’imaginer spectacle plus malouin.

En 1612, les Récollets remplacent les Cordeliers. Des Malouins aisés choisissent d’y être enterrés. Mais le 29 novembre 1693, lors d’une attaque anglaise sur Saint-Malo, les Anglais mettent le feu au monastère. C’est la fin. Après deux siècles de vie religieuse, Cézembre change de vocation.

Vauban, la quarantaine et les contrebandiers : Cézembre se militarise

Le 29 décembre 1682, Cézembre est décrétée zone militaire. Vauban l’intègre dans son dispositif de défense de la baie. En 1696, des fortifications s’élèvent selon les plans de Siméon Garengeau, avec un objectif clair : repousser les attaques et interdire tout débarquement ennemi. Pourtant, à la mort de Vauban, l’île connaît une période de flottement.

En 1707, l’île devient un repaire de contrebandiers. En 1720, elle prend une tout autre fonction : celle de lazaret. Sur l’emplacement de l’ancien couvent, des bâtiments sont construits pour mettre en quarantaine malades et marchandises suspectes, en réponse à l’épidémie de peste qui ravage Marseille. Entre 1733 et 1735, Cézembre sert même de carrière de pierre pour réparer la chaussée du Sillon. L’île est alors un objet utilitaire, taillé au gré des besoins.

En avril 1779, la « légion Nassau », forte de 1 500 hommes recrutés par le Prince de Nassau, y campe dans l’attente d’un débarquement sur Jersey. L’expédition est finalement annulée. Les soldats repartent sans avoir combattu. Puis, avant la Première Guerre mondiale, l’île devient temporairement un camp de discipline pour une centaine de soldats de l’armée coloniale, mais les protestations des Malouins, soucieux du tourisme naissant, mettent rapidement fin à cette parenthèse. Durant la Grande Guerre, c’est l’armée belge, dont le pays est presque entièrement occupé, qui y installe une compagnie disciplinaire.

Dans la nuit du 18 au 19 novembre 1905, les rochers des Courtils écrivent une page noire de l’histoire de l’île. Le SS Hilda, vapeur britannique assurant la liaison entre Southampton et Saint-Malo, est pris dans une tempête de neige et un violent coup de vent. Il coule aux abords de Cézembre. Un naufrage parmi d’autres dans ces eaux traîtresses, mais l’un des plus meurtriers.

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L’Ostwall : Cézembre sous l’Occupation allemande

Août 1944. Saint-Malo brûle. Et à quatre kilomètres du rivage, Cézembre est devenue une forteresse. Sous l’Occupation, l’Organisation Todt a solidement fortifié l’île : sept canons, dont certains peuvent tirer jusqu’à 18 kilomètres, des bunkers, des soutes à munitions, des baraquements, des projecteurs pour éclairer la mer et communiquer avec Jersey, des galeries souterraines, des champs de mines et des chevaux de frise. Quatre cents hommes, sous le commandement du lieutenant Richard Seuss, y forment une garnison déterminée.

Lors de la libération de Saint-Malo, face à la résistance de cette garnison, l’île est intensément pilonnée pendant près d’un mois. L’artillerie terrestre américaine et les bombardiers alliés utilisent, outre des bombes classiques, des bombes au phosphore et au napalm. Contrairement à une idée reçue, Cézembre ne fut pas le premier lieu où fut employé le napalm pendant la guerre, cette première eut lieu en juin 1944, lors de la prise de l’île de Tinian dans le Pacifique. Toutefois, l’utilisation sur Cézembre reste la mieux documentée par l’armée américaine. L’île reçoit entre 4 000 et 20 000 obus. Certains historiens en font le théâtre d’opération le plus bombardé d’Europe.

Le 18 août, le général Robert Macon dépêche le major Alexander, accompagné de deux hommes et d’un cinéaste, pour recueillir la capitulation de Seuss. Réponse du lieutenant : « Un officier allemand ne se rend pas. » Chaque jour, les cratères se multiplient. Les blessés sont amputés à la lame de rasoir. Le 1er septembre, Seuss reçoit l’ordre de tenir encore. Or, le 2 septembre 1944, un câble téléphonique tendu entre Cézembre et l’hôtel de la Rade, sur la plage du Bon-Secours, annonce enfin la reddition. Louis Motrot, survivant des internés du Fort National, en conservera le souvenir précis.

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Cézembre aujourd’hui : entre mémoire, nature et tourisme

Après la guerre, les canons sont retirés et l’île rouvre progressivement au public. Dès 1920, les touristes, uniquement français à l’époque, sont autorisés à la fréquenter. Les casernes sont transformées en hôtel-restaurant. La belle plage de sable fin orientée au sud attire les estivants. La côte rocheuse et escarpée du nord, elle, reste sauvage.

En 1929, le poète Théophile Briant réussit la traversée à la nage entre Cézembre et la plage de Rochebonne, quatre kilomètres parcourus en deux heures et une minute. En 1926, une touriste parisienne enceinte y donne naissance à un enfant : à ce jour, le seul être humain connu à être né sur l’île.

En 1950, une expédition polaire française nomme un sommet de la Terre Adélie « Point Cézembre » en hommage à l’îlot malouin. Un îlot des îles Kerguelen porte également ce nom.

Aujourd’hui, Cézembre reste un lieu à part. Les tempêtes et les grandes marées font régulièrement remonter des munitions à la surface, en mai 2016, un promeneur et son fils découvrent sur la plage, à marée basse, un obus de 250 kg. Un sentier balisé de 800 mètres, dépollué et clôturé de part et d’autre, permet aux visiteurs de parcourir une partie de l’île et de découvrir les vestiges de la Seconde Guerre mondiale. La faune, elle, a repris ses droits : goélands, mouettes, cormorans, pétrels fulmars et même quelques pingouins torda au nord-est de l’île s’y reproduisent en grand nombre. Des lapins peuplent les hauteurs.

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Couverture Cézembre Tome 1

Cézembre, une île qui n’en finit pas de raconter

Dix hectares de granit et de sable. C’est peu, en apparence. Pourtant, Cézembre concentre en elle plus d’histoire que bien des villes entières. Tour à tour sanctuaire, forteresse, lazaret, enfer de feu et refuge naturel, elle a traversé les siècles en changeant de peau sans jamais perdre son caractère. Mystérieuse, meurtrie, mais tenace.

Ainsi, visiter Cézembre aujourd’hui, c’est marcher sur un lieu chargé d’histoires : C’est entendre, sous le cri des goélands, l’écho des cloches des Cordeliers, le tonnerre des canons de Vauban et le sifflement des bombes au napalm. C’est comprendre, enfin, pourquoi cette île fascine autant ceux qui la regardent depuis les remparts de Saint-Malo. Elle est là, à quatre kilomètres, impassible. Et elle a tout vu.


Saint-Malo c’est fou !

11 avril 2026|0 Comments

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